À la rencontre d’Isabelle St-Cyr : première femme transgenre à Miss Maine USA
Isabelle St-Cyr est devenue, en mai dernier, la première femme transgenre à prendre part à Miss Maine USA. Dans un contexte hostile à l’égard de la communauté LGBTQ+ aux États-Unis, la jeune femme de 24 ans profite de la visibilité que lui offre ce populaire concours de beauté pour lancer un message fort : les membres de la diversité sexuelle et de genre doivent à tout prix préserver leurs acquis. « La bataille doit être plus forte que jamais et on ne doit pas avoir peur de défendre ce qui est juste. »
C’est à Monson, une petite municipalité rurale du centre du Maine, qu’Isabelle St-Cyr et son conjoint, Patrick Scott, ont choisi de s’établir pour bâtir peu à peu leur rêve : devenir propriétaires d’une petite ferme biologique.
Les enclos de canards, de moutons, de vaches et de cochons entourent leur maison de campagne, située à un peu plus d’une centaine de kilomètres de la frontière canadienne. Le quotidien d’Isabelle consiste à prendre soin de la centaine d’animaux et à entretenir la ferme. Elle se rend régulièrement au magasin général du village pour vendre les œufs de ses canards.
C’est ma passion! J’ai grandi à la campagne, dans la nature, à chasser, pêcher, faire du quad, entourée de fermes. J’ai toujours aussi aimé la beauté et le glamour. Je pense que ces choses peuvent coexister.
Vêtue d’une robe bohème qui s’harmonise parfaitement avec le décor champêtre, elle présente fièrement son écharpe Miss Monson
. Les 10 et 11 mai derniers, elle l’a portée sur scène dans l’espoir de décrocher le titre de Miss Maine USA 2025.
Isabelle n’a pas remporté le concours, mais à ses yeux, sa participation est déjà une victoire. Si d'autres femmes transgenres ont déjà pris part à ce type de concours aux États-Unis, elle est la première dans l’État du Maine. En plus de s’être classée dans le top 10, elle a fait parler d’elle à l’échelle nationale.
Je suis très fière de moi! Je suis heureuse de pouvoir être un modèle pour plusieurs et que nous ayons brisé cette barrière. J’espère que cela permettra à d’autres femmes transgenres de participer à l’avenir. Quand je me suis inscrite en novembre, nous étions sous une autre administration. Au moment du concours, le climat politique était complètement différent. Je n’avais pas imaginé que cela prendrait une telle ampleur.

Isabelle St-Cyr lors de la compétition Miss Maine USA qui s'est déroulée le 11 mai 2025.
Photo : Gracieuseté : Isabelle St-Cyr
Avant son élection, Donald Trump avait promis de mettre fin à ce qu’il qualifie de délire transgenre
aux États-Unis. Dès son entrée en fonction, le président a affirmé haut et fort que, désormais, il n’y a que deux genres : masculin et féminin
. Il a d’ailleurs signé une série de décrets visant notamment à exclure les personnes transgenres de l’armée ainsi que des équipes sportives féminines, et à interdire les traitements médicaux de transition pour les mineurs.
C’est très triste et effrayant! Je pensais qu’on avait fait des progrès et que les choses allaient enfin mieux. Pendant toute ma transition, je n’ai jamais vu autant de haine envers les femmes transgenres, en particulier
, déplore Isabelle.

Pancarte de la ville de Monson, au Maine.
Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau
Menaces de mort et harcèlement
Si elle reçoit des messages d’encouragement depuis sa participation au concours, les messages haineux se sont également multipliés. Assise à une table de jardin, tout près de la maison, elle raconte avec regret être victime d’intimidation au quotidien.
Ces messages sont très violents, certains me disent carrément que je devrais mourir. On me dit que je suis un homme et que je ne mérite pas d’être ici.
Le harcèlement ne se limite pas au monde virtuel. Isabelle affirme avoir subi des attaques dans sa propre communauté, qui ne compte que 600 habitants.
Un homme qui me harcelait est venu jusqu’à chez moi, a lancé des canettes de bière et m’a insultée avec des propos haineux. J’ai dû appeler la police.
Ironie du sort, au moment précis où elle raconte cette expérience éprouvante, un véhicule passe à toute allure devant chez elle. Isabelle détourne le regard, l’air exaspéré.
C’est justement quelqu’un qui fait ça tous les jours parce qu’il sait que j’habite ici. Il accélère, klaxonne et me fait un doigt d’honneur par la fenêtre. Il y a beaucoup de gens qui n’aiment pas que je sois ici. Mais je ne partirai pas.

Isabelle St-Cyr et son conjoint, Patrick Scott, sont propriétaires de la ferme biologique Blossom Farmstead, située à Monson, dans l’État du Maine.
Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau
Son conjoint, Patrick, est souvent rongé par l’inquiétude, d’autant plus qu’il doit souvent s’absenter pour le travail.
J’ai peur pour elle. Je veux toujours m’assurer que tout se passe bien et qu’elle est en sécurité. Quand ce genre de choses arrive et que je suis en déplacement, c’est douloureux. Je sais que je ne peux pas être là pour la prendre dans mes bras et la réconforter
, confie-t-il.
C’est terrifiant pour notre communauté
À un peu plus de 200 km au sud de Monson, des drapeaux arc-en-ciel flottent un peu partout dans les rues du centre-ville de Portland. Cette ville côtière est reconnue comme très accueillante envers la communauté LGBTQ+. Mais dans le climat politique actuel, rien ne peut être tenu pour acquis, estime Gia Drew, directrice de l’organisme EqualityMaine.
Ces attaques sont bien réelles. Les gens ne savent pas ce que l’avenir leur réserve et s’inquiètent pour leur sécurité. Pourront-ils aller à l’école? Trouver un emploi?

La directrice de l’organisme EqualityMaine, Gia Drew, travaille à la défense des droits de la communauté LGBTQ+.
Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau
Les craintes des personnes transgenres touchent toutes les facettes de leur vie, à commencer par leurs pièces d’identité.
Le gouvernement américain a modifié ce qui peut être inscrit sur les passeports. C’est déroutant et inquiétant pour plusieurs personnes qui ont de la famille dans d’autres pays ou qui doivent voyager pour le travail
, explique Gia Drew.

Le centre-ville de Portland, au Maine.
Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau
Elle déplore aussi que le climat social se soit détérioré depuis le changement d’administration : Certaines personnes se sentent libres d’être plus ouvertement anti-LGBTQ. Ce n’est pas juste.
Au moins, Gia Drew se réjouit que son État prenne les devants pour que les personnes transgenres conservent leurs droits.
Peu importe ce que dit le président, ça ne change rien à ce qui se passe ici, dans le Maine.
Le Maine au cœur d’une controverse nationale
L’État s’est récemment retrouvé au cœur d’une controverse nationale. En février, une jeune athlète transgenre d’une école secondaire, Greely Highschool, à Cumberland, a remporté une compétition de saut à la perche.
Certains politiciens républicains ont dénoncé cette victoire sur les réseaux sociaux, et l’histoire a fini par se rendre jusqu’à Washington.

L’école secondaire Greely, à Cumberland s’est retrouvée au cœur d’une controverse après qu’une athlète transgenre eut remporté une compétition d’athlétisme en février dernier.
Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau
Lors d’une rencontre à la Maison-Blanche, le président Trump a reproché à la gouverneure démocrate Janet Mills de ne pas respecter un décret présidentiel excluant les athlètes transgenres des équipes féminines.
Ce décret prévoit que les agences fédérales puissent refuser des subventions aux écoles qui autorisent les athlètes transgenres à jouer dans des équipes féminines. Donald Trump a alors prévenu que le Maine ne recevrait plus de financement fédéral si l’État ne se conformait pas à la loi.
Un bras de fer s’en est suivi entre la gouverneure et le président.On se voit au tribunal
, a-t-elle lancé.
La menace du président a été freinée par les tribunaux : un juge a ordonné à Washington de débloquer les fonds fédéraux.
On sait bien que ça n’a rien à voir avec le sport. C’est une diversion par rapport à d’autres enjeux au sein du gouvernement
, estime Gia Drew.

Le capitole d’Augusta, la capitale du Maine. (Photo du State House)
Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau
Cette affaire a particulièrement touché Gia, qui a elle-même œuvré dans le monde de l’athlétisme.
J’ai été l’une des premières entraîneuses transgenres dans une école secondaire au pays.
Elle a pu s’entretenir avec la jeune athlète au cœur de l’histoire pour lui offrir son soutien.
Il y a eu un superbe rassemblement quelques semaines plus tard où des centaines de personnes se sont réunies sur le terrain de l’école
, se souvient-elle, les larmes aux yeux.
Laissons les enfants être des enfants. Laissons-les faire du sport. Ils ne font de mal à personne.
Une lutte sur tous les fronts
Parallèlement à ce qui se passe à Washington, les élus du Maine devront statuer sur une série de textes de loi touchant les droits des personnes transgenres, notamment à l’école : l’accès aux toilettes et vestiaires, aux équipes sportives féminines et aux soins de santé est en jeu.
Isabelle suit de près toutes les batailles menées par la communauté LGBTQ+.
Si je n’habitais pas déjà dans le Maine, je pense que je viendrais ici pour fuir ce qui se passe dans d’autres États.

Isabelle St-Cyr en coulisse de la compétition Miss Maine USA qui s'est déroulée le 11 mai 2025.
Photo : Gracieuseté : Isabelle St-Cyr
Pour elle, il est primordial de défendre les droits durement acquis.
Si les choses devenaient trop effrayantes ici et que je perdais mes droits, je devrais sérieusement envisager de partir au Canada
, confie-t-elle.
Mais c’est à Monson qu’Isabelle St-Cyr veut s’enraciner. Elle entend continuer à militer.
Il faut s’assurer de continuer à nous battre pour nos protections. Même si cela fait peur, nous devons sortir de l’ombre et parler de ces enjeux, sinon nous serons balayés sous le tapis.
Sa manière, à elle, de s'exprimer passe par la scène. Elle garde précieusement son écharpe Miss Monson
, déterminée à compétitionner à nouveau l'an prochain.
Patrick, qui l’encourage dans ce projet, porte sur elle un regard admiratif.
Je ne pourrais pas être plus fier d’elle. Elle est un phare et montrera toujours la voie, simplement en étant elle-même. Isabelle est une leader.
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